DÉCLARATION
Le 22 octobre dernier, un putsch pas comme les autres a été déjoué de justesse ;
un groupe de jeunes militaires Haal-Pulaar avait envisagé de renverser, par les
armes, l'équilibre politique existant depuis 1960, entre les nationalités
composant notre peuple.
Imaginer pouvoir remettre en cause cet équilibre par la conspiration et la
violence, à partir d'une position sectaire hostile à la majorité arabe et ne
tenant aucun compte de l'avis et des intérêts réels des minorités
négro-africaines, frise la démence. Tout le monde en convient aujourd'hui, la
Mauritanie a échappé de peu à l'abîme de la guerre raciale.
Les putschistes avaient-ils conscience de conduire leur pays vers un drame à la
libanaise ? La guerre raciale, qu'est ce donc sinon le suicide pour la
Mauritanie ? Dans une telle catastrophe il n'y a aucun respect des « droits des
Noirs » ; il n'y a aucune égalité à conquérir sauf l'égalité dans le malheur, la
souffrance et la mort. Dans une guerre raciale, il n'y aura qu'un gagnant, les
puissances étrangères interventionnistes, et un seul perdant : le peuple, tout
le peuple mauritanien ! Les extrémistes réussiront peut-être à jouer aux
seigneurs de guerre, disposant de leur groupe ethnique comme réserve de chair à
canon, mais ne seront en réalité que de simples marionnettes manipulées par les
forces étrangères qui les arment et les financent et qui seules décident du sort
du conflit fratricide.
Le mouvement nationaliste négro-africain FLAM justifiait le recours à la
violence raciale par l'existence d'une «situation d'Apartheid» en Mauritanie.
Parce que qu'il y a des injustices, des inégalités, des manifestations
d'oppression des minorités. Mais quel pays africain en est donc exempt ? De
quels droits jouissent les minorités au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Zaïre,
etc... Et dont sont privées celles de Mauritanie ?
Il est paradoxal que ceux qui prétendent être les porte-drapeaux de «la cause
des Noirs» soient incapables, dans leur pensée et leur action, de dépasser les
horizons étroits d'un seul groupe ethnique négro-africain. Depuis 1979, le
nationalisme étroit négro-africain s'est enfermé dans une logique nihiliste : il
dénonce une «situation d'Apartheid», mais ne formule aucune revendication
politique précise, ni ne cherche à convaincre l'opinion nationale, ni même les
masses négro-africaines par aucun programme, ni des propositions déterminées. Et
pourtant, avant même que l'opinion ne sache ce qu'il veut, le voilà qui en vient
aux pires extrémités. Phraséologie sur l'«Apartheid», actions terroristes,
putsch, sont en fait les symptômes d'une inquiétante fuite en avant. Que les
nationalistes étroits aient une opinion erronée sur les problèmes de coexistence
entre nos nationalités est leur droit qu'on ne peut contester. Mais qu'ils
incitent à la violence raciale et tentent même, par l'action terroriste et
putschiste de mettre le feu à la maison commune est inadmissible ; c'est un
crime contre notre peuple multinational.
Dans les contradictions nationalitaires, un extrémisme en cache toujours un
autre. L'événement du 22 octobre a donné prétexte à une campagne raciste
hystérique et immonde dirigée contre les Haal-Pulaar. Des extrémistes exhortent
les masses arabes à «leur donner une leçon» à «les écarter de tous les postes de
confiance», à «leur faire traverser le fleuve», diffusent des rumeurs venimeuses
inventées de toutes pièces. Il est non moins grave que certains fonctionnaires
de l'état se comportent dans le même sens, voient en tout Haal-Pulaar un
putschiste, un non citoyen potentiellement dangereux, à traiter de façon
discriminatoire. Nous retrouvons ici aussi le même appel à la violence raciale
qui précède l'action criminelle.
En fait, les extrémistes négro-africains et arabes se rejoignent. Ils ont le
même but : détruire l'unité de notre peuple multinational ; les mêmes méthodes :
exacerber et exploiter les mauvais sentiments et l'inconscience du peuple. Ces
pyromanes sont aujourd'hui en cabale.
Pour que la maison commune ne prenne feu, chacun doit veiller sur sa propre
chambre. Les Négro-africains patriotes, surtout les Haal-Pulaar, ont le devoir
de se démarquer de l'extrémisme du FLAM et du putsch manqué, les Arabes, de
débusquer leurs extrémistes, de dénoncer toute propagande anti-Haal-pulaar et
toute manifestation de discrimination et de chauvinisme officieux, au sein de
l'état. En effet, l'enjeu patriotique principal est aujourd'hui la préservation
de l'unité nationale, et la seule stratégie qui vaille pour désamorcer les
affrontements raciaux est précisément d’isoler les extrémistes au sein de leur
propre groupe ethnique. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi s'interroger sur
la signification de la crise actuelle pour éviter qu'elle ne se renouvelle en
des termes plus dramatiques.
L'événement du 22 octobre n'était point un coup de tonnerre dans un ciel serein.
Remontons dans le temps :
- 1986 : agitation extrémiste du FLAM ;
- 1979-80 : l'UDM, le MPAM, l'ODINAM (qui donneront naissance au FLAM) incitent
aux affrontements raciaux;
- 1966 : affrontements raciaux tragiques ;;
- 1961 : controverse raciale lors du Congrrès constitutif du PPM. Entre tous ces
événements, un fil conducteur ; il y a bien des problèmes qui gênent la
coexistence fraternelle entre les nationalités composant notre peuple.
De quoi s'agit-il ? Au lendemain de l'indépendance, le souci des minorités
négro-africaines était d'obtenir des garanties constitutionnelles contre toute
tentative de marginalisation ou d'assimilation par la majorité arabe. A partir
de 1966, l'introduction de l'arabe les inquiète relativement à l'avenir de
l'accès aux emplois et de l'équilibre entre nationalités au sein de l'état.
Depuis 1983 l'inquiétude porte sur les conséquences de la mise en valeur de la
vallée liée à l'après barrage, et de la loi foncière sur la propriété terrienne
des Foutankoobe. Rien donc, au départ, que des préoccupations légitimes par
rapport à des problèmes politiques réels. Et il est naturel que la cohabitation
fraternelle de nos nationalités soit périodiquement en butte à des divergences
d'approche et d'aspiration suivant les mutations politiques, culturelles et
socio-économiques de notre pays.
Il est cependant inévitable que cela donne lieu à des manifestations de l'esprit
étroit, à des tendances maximalistes qui posent mal ces problèmes, et partant,
rendent plus difficile leur solution.
«L'UGOMS» en 1961-62 réclamait un fédéralisme ressemblant fort au confédéralisme
et qui créait une partition de fait de la Mauritanie. Les "19", en 1966,
rejetteront l'introduction de l'arabe -langue de la majorité- dans le système
d'enseignement. Depuis 1979, le nationalisme étroit baigne dans une grande
confusion, ne sachant s'il est plus payant de se situer sur les positions des
minorités opprimées qui réclament leurs droits, ou de faire de la surenchère au
nom de "la majorité noire", et en matière de réforme foncière de se contenter de
préconiser l'interdiction par la violence, l'accès des Arabes aux terres de la
vallée.
De son coté, le chauvinisme arabe ne posera pas mieux ces différents problèmes.
En 1961-62, il réclamait «l'arabisation immédiate de l'enseignement», ne tenant
aucun compte des intérêts culturels des négro-africains. A partir de 1966 ce
slogan reviendra continuellement, farci de conceptions racistes du genre : «la
Mauritanie n'appartient qu'aux arabes» ; «la minorité doit se soumettre à la
majorité», «arrêt de l’immigration noire». En 1979-80, on pousse l'absurde
jusqu'à réclamer la sortie de la Mauritanie des organisations «noires» : OMVS,
CEAO, CDEAO.
Le regain de tension ethnique, sensible depuis 1978, est indissociable de deux
facteurs : le rétrécissement de l'aire d'influence des idées patriotiques
consécutif à la tentative de liquidation du MND en 1975, et surtout,
l'exacerbation de la crise économique et sociale du système néocolonial, suite à
la catastrophique et injuste guerre d'annexion du Sahara et aux retombées de la
récession du capitalisme mondial. L'activité économique tournant au ralenti, le
marché de l'emploi s'est rétréci.
Puis ce fut l'intervention des syndics des usuriers (FMI, BM), qui imposent,
pour se faire rembourser et mieux nous dominer, la misère et le chômage. Il se
comprend donc, qu'en Mauritanie, chacun se sente à l'étroit. Chaque emploi,
chaque crédit ou marché devient l'enjeu d'une véritable foire d'empoigne entre
tribus, régions, nationalités, races. D'où l'exacerbation de tous les
particularismes depuis le début des années 80. Quant à la politique officielle
de l'état mauritanien, depuis 1960, elle peut être résumée en deux mots : «porte
close et bouche cousue». Au nom de l'unité nationale, interdiction de parler des
entités qui la composent, d'évoquer l'existence de problèmes de coexistence.
Officiellement le sujet est tabou. Dans la pratique, les courants
particularistes arabes ou négro-africains ont les coudées franches pour
manipuler tel ou tel secteur de l'état, suivant leurs visées. A ce jeu, il faut
le dire nettement, le chauvinisme l'emporte en vertu de la loi du nombre et la
menace de marginalisation ou d'assimilation devient plus sensible pour les
Négro-africains. Et puisque les problèmes ne sont jamais abordés franchement et
frontalement, ils s'accumulent, la confiance fait place à la méfiance, le
pourrissement s'ensuit, et le particularisme s'oriente vers la surenchère et
l'action extrémiste. Et lorsqu'une crise éclate, on en diffère la solution par
le recours à des demi-mesures. Cette politique de l'autruche, en vogue dans la
plupart des États néo-coloniaux d'Afrique, en interdisant l'examen franc et
loyal des difficultés de coexistence entre nos nationalités, ne laisse le champ
libre qu'aux mauvaises entreprises de ceux qui, sous le couvert de
l'indifférence de l'état, trichent pour tirer toute la couverture à eux et de
ceux qui tombent dans l'extrémisme.
La question nationale est certes, mal posée par l'extrémisme. Elle n'en est pas
moins un problème réel. Et la meilleure arme contre l'extrémisme est justement
de le poser correctement. En témoigne l'expérience de notre peuple. Il est
significatif en effet que la seule pause dans la controverse raciale fut la
période 1968-75 où le MND réussit à réduire à la passivité chauvinisme et
nationalisme étroit en unissant toutes les forces vives de nos nationalités sur
une plate-forme patriotique où la question nationale était posée franchement et
équitablement, sur les bases suivantes :
- reconnaissance de l'existence des nationnalités (Arabes, Haalpulaar, Soninke,
Wolof) et leurs aspirations particulières légitimes,
- affirmation que la solution juste et durrable de la question nationale ne peut
être réalisée que dans un ordre d'indépendance et de démocratie politique et
sociale, pour lequel il est prioritaire de lutter et, que le maintien de l'unité
patriotique de tout notre peuple est la seule garantie pour le succès des
revendications particulières immédiates de telle ou telle nationalité.
Les contradictions entre nos nationalités sont des contradictions entre membres
d'une même famille, à résoudre pacifiquement et équitablement. Elles sont
secondaires par rapport à la contradiction entre le peuple mauritanien dans son
ensemble et ses oppresseurs : l'impérialisme et le féodalisme.
Mettre ces contradictions secondaires au premier plan -ce que nous reprochons
plus que tout aux extrémistes- c'est servir l'impérialisme et les forces
rétrogrades en divisant le peuple; c'est en quelque sorte dire aux Mauritaniens
: oubliez les geôliers qui vous martyrisent et que chacun de vous se préoccupe
plutôt d'arracher une meilleure place à son compagnon de prison.
L'unité de notre peuple est la seule garantie pour nos intérêts généraux et
particuliers. Il est urgent de la préserver en restaurant un climat de dialogue
et de confiance. Dans ce but, que tous les patriotes réclament avec nous :
1°) la renonciation à la politique officielle de silence sur la question
nationale et ouverture d'un débat national, dans les formes adéquates et
démocratiques pour favoriser la compréhension mutuelle et la recherche de
solution juste ;
2°) la liberté d'opinion pour tous -y compris les nationalistes négro-africains
et arabes - à condition de condamner tout recours à la violence raciale et
contre toute forme de culpabilisation de l'une de nos nationalités ou de
discrimination à son encontre.
Non aux diviseurs de toutes espèces !
Vive l'unité de notre peuple !
8/11/1987
Le MND.

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