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- Mohamed Lemine Ch'bih Ould Cheikh Melainine


Mohamed Lemine Ch'bih Ould Cheikh Melainine, président du Front Populaire (FP), a rencontré nos reporters. (Horizons n° 4057 du jeudi 08 septembre 2005)

Il a livré son opinion à propos du changement du 3 août, de la démocratisation, de la bonne gouvernance, de la justice... Entretien.

 

HORIZONS : Quelle position adoptez-vous vis-à-vis du changement opéré le 3 août dernier ?

Mohamed Lemine Ch'bih Ould Cheikh Melainine : Je vous remercie pour votre question et pour l'expression utilisée : "Changement" car beaucoup parlent de "coup d'Etat" et ce vocable est faux. Il ne s'agissait point d'un coup d'Etat mais d'une révolution, même si le mot n'est plus de mise dans le dictionnaire politique d'aujourd'hui.

Ce mouvement de restructuration ne vise point l'accaparement du pouvoir. Les objectifs fixés répondent aux aspirations du peuple mauritanien et visent à établir un Etat de droit et un Etat démocratique.

Tous les pas franchis jusqu'ici sont bien étudiés et sont clairement com pris par tous. La majorité du peuple assimile particulièrement le fait que l'Etat appartient, désormais, à tous et non pas à des groupes précis. C'est là une réalisation essentielle du Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie.

Je suis très content du changement opéré et suis optimiste quant aux objectifs avancés Je suis sûr que le CMJD parviendra à réaliser ces objectifs dans le délai imparti, même si celui-ci me paraît assez court.

 

Horizons : Quelle appréciation portez-vous sur la mission du Comité interministériel chargé du processus de transition démocratique?

Mohamed Lemine Ch'bih Ould Cheikh Melainine : J'aurais préféré que ce comité ne soit pas interministériel mais plutôt un comité composé de techniciens et de juristes chargés de présenter un projet, une feuille de route, que nous, représentants des partis politiques, poumons travailler et discuter.

Mais puisque le comité est là, je suggérerais qu'il demande leurs avis aux partis et qu'il établisse les points de convergence, les sujets de divergence pouvant rester du domaine du Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie qui lui, discutera avec les partis afin de parvenir à un consensus et ouvrir le jeu politique à tous.

Il existe d'autres points, multiples, techniques, en dehors des questions institutionnelles qui, elles, méritent d'être parfois revues, par exemple l'article 104, à abroger.

D'autres questions constitutionnelles existent, mais le problème ne réside pas seulement dans la constitution mais plutôt dans la codification du jeu démocratique. Quel genre d'élections ? Quelle manière de voter ? Comment voter ? Toutes ces questions devraient être traitées par des techniciens, des connaisseurs du domaine.

Le système, qui existait, était connu comme un système de notables. Quelqu'un pouvait recueillir jusqu'à 49% de voix dans toutes les moughataa et ne pas être représenté au Parlement. C'est un système qui ne convient pas pour nous et qui donne beaucoup de pouvoir au gouvernement et rend le Parlement incapable de jouer son rôle, face au pouvoir exécutif.

La proportionnelle est donc la seule issue pour diversifier les voix, il existe aussi des couches sociales, les femmes en particulier auxquelles on doit garantir l'accès au Parlement. Je voudrais par exemple, que chaque liste nationale puisse être établie dans l'esprit de garantir une représentation des femmes - minimum, aux environs disons de 25%.

D'autres questions concernent les deux chambres. Pourrait-on affirmer que le Sénat conforte le régionalisme ? Je suis sûr que oui. Pourquoi donc ne l'abolirait-on pas et ne porterait-on pas les parlementaires à un nombre de 175 où les femmes seraient représentées et où la société civile aurait sa part ? Tout cela contribuerait à diversifier les voix et donc à améliorer la gestion.

Tous ces problèmes devaient être discutés si l'on veut construire une véritable démocratie. Et le mieux c'est qu'ils soient traités par des techniciens.

 

Horizons : Que pensez-vous de la mise sur pied d'un comité interministériel pour la Justice ?

Mohamed Lemine Ch'bih Ould Cheikh Melainine : C'est étonnant, mais je n'ai nulle mauvaise appréhension concernant ce comité. La réforme de la justice ne saurait se réaliser en 2 ans, mais je suis sûr que des pas sains seront franchis en ce domaine car l'actuel ministre de la Justice est bien capable de lancer le chantier sur la bonne voie.

Je voudrais aussi, pour des raisons humanitaires, qu'on jette un regard sur les prisons, sur la torture qui s'y pratique, parce que, personnellement j'ai eu à y assister. J'ai vu des personnes incarcérées sans raison, j'ai vu des enfants de 12 ans emprisonnés avec des adultes et qui pénètrent ainsi dans l'école du crime. J'ai vu beaucoup de choses qui méritent d'être étudiées. La réforme commencera dans la période transitoire, mais elle ne se terminera pas avant la première phase de démocratisation car la tâche est énorme et beaucoup de travail doit y être fait.

 

Horizons : La bonne gouvernance a aussi fait l'objet d'un comité interministériel?

Mohamed Lemine Ch'bih Ould Cheikh Melainine : Deux questions doivent être considérées sur ce plan. D'abord l'administration, et ensuite l'économie, car la bonne gouvernance doit avoir des bases et il n'existe point ici de politique économique, ni générale ni sectorielle. Ce dont nous avons d'abord besoin c'est de construction économique. Et certains concepts sont mal compris, car certains croient que liberté des prix veut dire libéralisme. C'est une grosse erreur car le libéralisme, ce n'est pas œuvrer pour l'augmentation des prix, c'est plutôt le contraire et ce, en encourageant la concurrence de façon à ce que chacun s'active à avoir le plus de clients, ce qui ramène les prix vers le bas jusqu'à toucher le prix de revient. Ce à quoi nous avons assisté, ce n'est pas le libéralisme, mais plutôt un enchéris-sement encouragé par la démission de l'Etat. L'Etat ne saurait abandonner son rôle de régulateur, c'est lui qui assure la politique de crédit et possède les outils de régulation. L'Etat a malheureusement délaissé sa fonction et laissé le terrain aux spéculateurs sur la monnaie nationale, qui sont, de fait, des criminels.

Ce qu'on attend ensuite de l'économie, c'est la distribution des revenus, ce qui ne s'est point réalisé dans le passé. Ce à quoi nous avons assisté, c'est le détournement des revenus des citoyens par une classe précise, pour attirer des profits. Cette politique a entraîné la disparition de la classe moyenne qui est garante de stabilité et qui est porteuse de valeurs démocratiques.

Quant à l'administration, elle est comme une entreprise. Elle a un coût. Et ce coût, c'est le citoyen qui le paye par ses impôts. En d'autres termes, le citoyen paye les salaires des fonctionnaires, et cet investissement devrait être rentable. C'est cette rentabilité là qui aujourd'hui nous manque.

Certains fonctionnaires perçoivent des salaires et ne travaillent pas. Il y a monopole et refus de servir le citoyen. L'exemple type est le wali qui est en fait l'émir de sa région et non pas son serviteur, car il ne dépend que du seul ministre de l'Intérieur et n'a pas de comptes à rendre aux conseils régionaux.

Il faut aussi qu'il y ait un médiateur au sein de l'administration pour travailler avec les populations, comme il faut qu'il y ait gestion judicieuse des moyens disponibles. Si on jette un regard sur les budgets des ministères, on voit qu'ils se répètent, ce qui est absurde car certains matériels acquis ne sauraient s'amortir qu'en 5 ans. Si l'on calcule le budget alloué aux fauteuils, on s'apercevra qu'on en a acheté suffisamment pour pourvoir tout le continent.

Il faut donc qu'il y ait rationalisation de la gestion. Puis, le secrétaire général de Ministère ne remplit aucun rôle et ce poste devrait être aboli.

Les cellules qui existent dans l'administration sont également de trop. Pourquoi ne donnerait-on pas à l'administration elle-même les moyens dont elles disposent ?

La même chose devrait s'appliquer aux projets qui eux ne disposent pas de personnalité morale.

Il y a donc beaucoup d'erreurs de gestion qu'il faudrait corriger et qui entraînent les gâchis de moyens dont nous avons besoin. Il y a concentration des investissements et non distribution du revenu national.

 

Horizons : Quels horizons ouvre l'amnistie proclamée ?

Mohamed Lemine Ch'bih Ould Cheikh Melainine : II y a une sorte de début de consensus national ; ce qui est fondamental en politique, entraîne des rapports apaisés entre les partenaires politiques, éloigne l'injustice et ouvre les portes à toutes les candidatures. Tout ceci est essentiel. Nous espérons qu'après avoir dépassé cette étape, la démocratisation sera porteuse d'une ère nouvelle de concorde nationale. Car il y a certaines questions qui touchent à notre unité nationale et auxquelles on devra trouver solution avant tout, Ainsi, les Mauritaniens s'achemineront vers une concorde nationale.


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