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- Me Wade rencontre l'opposition mauritanienne en exil


Interview de Lô Gourmo à Nouakchott Info à propos de la rencontre entre Me Wade et l'opposition mauritanienne en exil (12-08-05) *

Nouakchott-Info : Le président sénégalais Me Abdoulaye Wade a reçu des délégations de l'opposition mauritanienne en exil pour une éventuelle médiation avec le CMJD. Quelle est votre réaction ?

Lô Gourmo : J'ai beaucoup de respect pour le président Wade et pour les autorités sénégalaises. Le Sénégal est un pays frère et il est normal qu'il s'intéresse à ce qui se passe chez nous. Cependant, je pense qu'il faut absolument éviter, dans des situations comme celles que nous vivons, de se précipiter et de prendre des initiatives qui peuvent paraître intempestives ou déplacées et qui peuvent aussi compliquer davantage les choses.

 

NI : En quoi cette initiative peut-elle être intempestive ou déplacée ?

LG : La situation en Mauritanie n'est pas encore claire entre les acteurs politiques eux-mêmes d'une part, et entre les acteurs politiques et les nouvelles autorités militaires d'autre part. Les choses ne sont pas claires parce que jusqu'ici, hormis le consensus informel qui est en cours, on n'a pas clairement défini les règles du jeu et les conditions dans lesquelles ce jeu va se dérouler. Il y a beaucoup de problèmes, des contentieux qui surgissent ou qui vont nécessairement surgir. Donc, avant que, de l'extérieur, on ne vienne déterminer les conditions d'une facilitation quelconque, il faut d'abord que de l'intérieur, les forces politiques existantes, ainsi que les autorités en place définissent les cadres de leurs relations, de leurs rapports. Et, s'il y a contentieux ou s'il y a un problème, en ce moment là, une facilitation pourrait être envisagée. Mais on ne peut pas engager une facilitation, encore moins une médiation, alors qu'il n'y a pas encore constat de divergences ou de difficultés particulières entre les protagonistes et entre les acteurs. Il me semble donc que ça peut être d'ailleurs une façon en fait, sans le vouloir, de créer des problèmes plutôt que de les résoudre préventivement.

 

NI : II y a quand même un contentieux entre l'opposition en exil et le pouvoir déchu. D'aucuns disent d'ailleurs que le régime actuel, c'est l'ex-système moins 1.

LG : Si on pose le problème comme ça, on le complique. Aujourd'hui, tout le monde est d'accord sur le fait que le départ de Ould Taya est une affaire consommée et sur le fait que la situation nouvelle par rapport à la junte qui est en place présente des opportunités, des aspects positifs. Il y a un consensus sur ce fait. A partir de ce consensus, toutes les forces politiques, sans exclusive, estiment qu'il y a une orientation de transition à définir. Cette orientation de transition à définir n'est plus liée au régime déchu, elle est liée au régime en place. Avant donc de demander à l'autre de venir faire un intermédiaire, il faudra d'abord voir s'il y a un refus de la part des autorités actuelles à une telle démarche. A ce que je sache, il n'y a nulle part eu refus ou rejet de ces nouvelles autorités d'une telle rencontre. Bien au contraire, j'ai cru comprendre que M. Ely Ould Mohamed Vall, lorsqu'il a reçu les différentes formations politiques a dit clairement sa disponibilité à les entendre, à les écouter.

 

NI : Est-ce qu'il serait disposé à recevoir les FLAM, les Cavaliers du changement, Conscience et Résistance ?

LG : Je renverse la question : est-ce qu'il a dit qu'il n'était pas disposé à les recevoir ? C'est justement s'il avait dit qu'il n'était pas disposé à les recevoir que l'on aurait pu envisager une telle entreprise de médiation. Or, jusqu'ici, il n'y a rien qui dise qu’il soit prêt ou non. Donc, je pense qu'il ne faut pas anticiper. Je ne suis pas d'ailleurs hostile à une quelconque « médiation » mais ce que je veux dire, c'est qu'il ne faut pas que ça se présente sous une forme un peu forcée. C'est ce côté un peu artificiel qui pose problème. Le fait est qu'en Mauritanie il y a une nouvelle donne. Les forces politiques mauritaniennes de quelque nature qu'elles soient, de l'intérieur ou de l'extérieur, doivent d'abord se rencontrer entre elles, avant de rencontrer les autres. Il faut que nous nous rencontrions entre nous-mêmes et qu'ensemble nous définissions les conditions dans lesquelles cette transition va avoir lieu. Il se trouve que la classe politique mauritanienne fuit cette responsabilité là et qu'elle se cache derrière le "petit doigt" d'initiatives externes. C’est très grave parce que cela veut dire qu'on se défausse encore une fois. De la même façon que cette classe politique a donné un chèque en blanc aux autorités militaires, elle est peut-être en train de donner un chèque en blanc à des autorités extérieures. Même si elles nous sont très proches, même si on les aime beaucoup, c'est quand même des autorités extérieures. D'autre part, je souligne une idée essentielle à l'intention de nos frères sénégalais, maliens ou d'autres. Je leur demande de ne pas disperser les efforts. Il y a une délégation de l'Union Africaine qui est venue en Mauritanie. Notre pays est lié par les textes de l'UA. Cette organisation est donc légitimée à venir s'enquérir de ce qui se passe chez nous. Après les coups d'Etat. L’UA a réagi automatiquement selon ses dispositions auxquelles la Mauritanie adhère. Cette délégation est venue, elle a rencontré tout le monde (les autorités militaires et les formations politiques). Il faut donc laisser ce processus aller à son rythme et dans sa direction. Ce n'est que lorsqu'on aura constaté qu'il y a des blocages, qu'éventuellement, on pourrait solliciter d'autres. Mais pour l'instant, il n'y a qu'une seule chose. Le seul défaut qu'on constate dans ce qu'il y a en cours - et c'est lourd de conséquences - c'est le défaussement de la responsabilité de la classe poli tique mauritanienne. Le seul problème actuel concerne les relations que la classe politique doit avoir avec elle-même. L'opposition extérieure pouvait, par exemple, réclamer une rencontre avec l'opposition intérieure pour harmoniser leurs positions sur ce qu'il y a lieu de faire actuellement et ensuite que l'on détermine les conditions dans lesquelles nous allons discuter et poser les problèmes aux nouvelles autorités militaires. Ce n'est que lorsque nous aurons tiré un constat de faillite ou de carence que nous pourrions demander aux autres de nous aider. Or, on n'a pas fait cette démarche.

 

NI : Pensez vous qu'à travers cette initiative, le président Wade a donné une légitimité internationale à l'opposition mauritanienne radicale.

LG : Je ne veux pas faire de procès d'intention de Me Wade. Je ne sais pas d'ailleurs si cette opposition radicale a besoin d'une quelconque légitimité internationale. Ce que je veux dire, c'est que cette initiative est en train de créer un flou sur les intentions des uns et des autres.

Les Islamistes ont été libérés. Il n'y a strictement aucune raison - je pèse mes mots - pour que toutes les formations politiques existantes à l'extérieur ne viennent à Nouakchott. Si on les arrête, ils posent un problème nouveau qui donnera lieu à de nouvelles conquêtes démocratiques. Donc pour moi, la notion de légitimité n'a aucun sens parce qu'aujourd'hui les frontières sont ouvertes à tout le monde. L'espace politique est ouvert. Il faut que nos camarades qui sont à l'extérieur - avec lesquels nous avons de bons rapports - rentrent et jouent le jeu démocratique civilisé. J'insiste sur l'idée de civilisé, sinon, on risque d'aller à la dérive.

 

NI : II semble qu'avec la mission de l'Union Africaine, l'opposition locale n'a pas parlé de la même voix.

LG : Oui, et ça c'est un grand problème qui traduit justement les difficultés que j'éprouve à comprendre la classe politique mauritanienne. Chacun étant venu avec ses positions propres, c'est une véritable cacophonie qui a eu lieu lors de la rencontre avec les délégués de l'UA. D'abord, au niveau même de la condamnation du principe du putsch on a assisté à un phénomène extraordinaire. La classe politique, en grande partie en tout cas, a semblé ne se poser aucun problème sur le principe même de coup d'Etat alors que nous tous, nous avons toujours condamné tous les coups d'Etat qui ont échoué. Donc tout se fait comme si nous ne condamnons que les coups d'Etat qui échouent. Et, dès qu'un coup d'Etat réussi, on est pour. Ça veut dire donc, en réalité, qu'on est des putschistes. J'insiste sur cette idée, parce que si demain quelqu'un tente un coup d'Etat, peut-être que nous aurons du mal à sortir notre opposition de principe par rapport même à la junte existante. Deuxième élément, nous n'avons pas bien compris l'attitude de certains de nos amis pour lesquels nous avons beaucoup de respect d'ailleurs. Leur attitude a consisté à dire de l'UA qu'elle s'ingère dans nos affaires intérieures. Comment peut-on dire une telle chose alors que la Mauritanie est membre fondateur de l’UA. La délégation de l'Organisation panafricaine qui est venue à Nouakchott a laissé entendre qu'elle a condamné parce qu'il est de l'intérêt de tout le monde de condamner les coups d'Etat. Ensuite, elle a dit être à notre écoute. La seule chose que nous aurions dû dire aux délégués de l’UA c'est que nous aimerions qu'ils continuent à accompagner le processus de transition pour qu'il n'y ait pas de dérapages, de dérives ou de manipulations de ce processus, notamment en imposant à tout le monde (la junte militaire et les formations politiques) d'agir suivant les cadres définis entre tous.

 

NI : L'initiative de Me Wade pourrait elle faire de l'ombre à celle de l'UA ?

LG : Ah oui ! Il est certain que si on se retrouve dans la même situation que celle que nous avions connue en Côte d'Ivoire, c'est-à-dire une sorte de concurrence entre les Sénégalais et les autres africains, non seulement ce serait dangereux pour l'image de la diplomatie sénégalaise, mais ce serait aussi catastrophique pour le processus en cours en Mauritanie. Ça veut dire qu'on peut avoir une boite de pandore sur les initiatives : Les Maliens, les Marocains, les Algériens... donc disons : aidez-nous à nous rencontrer nous mauritaniens et à trouver une solution entre mauritaniens. Pas plus.

PROPOS RECUEILLIS PAR IOM


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