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- Interview de Sarr Mamadou, président ARMS


  • Interview du président du Fonadh, Sarr Mamadou à l'Eveil-Hebdo n°601 du 04-10-05 « On ne peut pas … demeurer toujours apatrides même dans notre pays »

Nous avons rencontré le chef de file des «revenants» qui s’est prononcé sur la différence d’option politique entre les deux associations, les conditions sur le retour au pays déjà consommé, le sort réservé à ceux-là qui, les uns par la pirogue, les autres, le bac, ont regagné le sol natal. EH : Pourquoi deux associations, ARMS et AMRS? C’est un conflit d’ordre alphabétique ? Sarr Mamadou : C’est vrai qu’il y a deux regroupements mais nous travaillons toujours ensemble. Il faut reconnaître quand même que nous ne faisons pas la même analyse politique du pays. Et chacun de nous était taxé d’être proche de tel ou tel mouvement. Par exemple, nous étions considérés comme proches du MND, tandis que les autres, on pensait qu’il flirtaient avec les FLAM. Lors du congrès de Wouro Sogui, la rupture a été effectivement consommée. Mais nous avions fait comme si de rien n’était. EH : Si on évoquait les raisons de cette rupture ? SM : Elle a eu lieu au moment de l’élection du bureau. Les membres de l’ARMS étaient majoritaires. Et nos amis, n’ayant pas obtenu ce qu’ils voulaient, ont décidé de quitter pour créer leur association. Depuis lors chacun défend ses positions par rapport à la question des réfugiés. EH : Quelle était votre appréciation politique ? SM : Nous estimions que ce qui s’est passé est un problème de régimes mauritanien et sénégalais. Effectivement, nous nous considérons comme des victimes du régime raciste de Maouiya. Parce que s’il y a eu un conflit entre les deux pays, ce n’était pas du tout normal que les négro africains de Mauritanie payent. Mais pour nous, il ne fallait pas faire l’amalgame. Etant des réfugiés mauritaniens, nous devrions poser nos problèmes partout sans toutefois oublier ce qui se passe dans notre pays. Or, nos amis de l’autre association n’ont jamais voulu parler le même langage. Surtout lorsque nous avions dit que nous rentrerons au pays le jour où nous en aurions la possibilité. Dans ce cadre, nous avions envoyé trois missions en Mauritanie pour essayer de discuter avec les autorités de l’époque en vue d’organiser notre retour. EH : Vous n’êtes plus de l’autre côté depuis plusieurs années. Sur quelle base êtes-vous rentré ? SM : En 1996, après avoir fait une analyse de la situation et compte tenu surtout des conditions de vie de nos compatriotes dans les camps au lendemain de l’arrêt de l’assistance alimentaire du HCR en 1995, nous avions estimé qu’il était bon de réfléchir. Ainsi nous avions sillonné tous les camps de réfugiés au Sénégal et sommes parvenus à la conclusion qu’il fallait aider au retour au pays. Parce que certains commençaient déjà à rentrer individuellement. EH : Mais dites-nous, qu’est-ce que l’ancien régime vous proposait une fois au pays ? SM : Lors de notre dernière rencontre avec les anciennes autorités, elles s’étaient montrées prêtes à discuter avec nous de l’ensemble des points de revendication, aussitôt rentrés. Nous sommes rentrés pour avoir eu confiance par naïveté. Nous avions voulu nous organiser et le HCR avait aussi donné son accord de principe avant de se rétracter à cause des pressions. Les autorités mauritanienne ne voulaient pas également de ce retour organisé. C’est pourquoi nous avions trouvé un autre système. En effet, les gens rentraient par communauté villageoise après avoir envoyé deux ou trois délégués pour prendre contact avec les responsables mauritaniens concerné. Je souligne que les dirigeants de l’ARMS étaient les derniers à revenir. Mais toutes les portes administratives étaient closes lorsque nous nous sommes retrouvés en Mauritanie. On ne pouvait ni être reçus par Ould Taya, ni rencontrer son Premier ministre, ni les autres. C’était partout une fin de non-recevoir, malgré toutes les promesses. EH : Qu’aviez-vous fait à partir de ce moment? SM : Depuis lors nous nous sommes organisés sous forme de collectif des fonctionnaires et des travailleurs victimes des événements de 1989. Mais ce collectif s’occupe aussi bien des problèmes des fonctionnaires que de ceux des paysans et des éleveurs. Parce que ceux qui sont rentrés n’ont, non seulement, pu retrouver leurs pièces d’état civil, mais ils étaient aussi confrontés à un autre problème qui se traduit par le fait que tous leurs biens étaient spoliés. Je pense d’abord aux paysans et aux éleveurs. Quant aux fonctionnaires, une petite minorité a pu être réintégrée mais l’écrasante majorité dépend toujours de l’assistance des amis et des parents. On ne peut pas quand même demeurer toujours apatrides même dans notre pays. EH : On dit que beaucoup parmi vous sont repartis. Vous confirmez ? SM : Non, c’est une campagne contre nous. Beaucoup sont restés. Il y a maintenant des gens qui partent pour revenir. Il faut dire que selon le dernier recensement du Sénégal, les réfugiés mauritaniens étaient estimés entre 60 000 et 66. Au 31 octobre 1998, 32 000 sont rentrés officiellement par le biais du HCR. S’y ajoutent d’autres 8000 personnes. Dès lors on peut dire qu’environ 40 000 ont regagné le pays. EH : Vous semblez dissocier dans votre mémorandum le problème des réfugiés de la question du passif humanitaire. Pensez-vous qu’il peut être traité de manière spécifique? SM : Le problème des réfugiés se trouve à l’intérieur de la question du passif humanitaire de l’ancien régime. Mais il faut commencer par quelque chose. Nous estimons qu’il est bon que le CMJD prenne un acte fort de rupture avec le passé et ce, pour annoncer sa volonté politique de règlement du problème des violations du droit humanitaire. Le problème des réfugiés est très simple à régler s’il y a une volonté du gouvernement mauritanien. Il faut ajouter que ce dernier peut trouver l’aide du HCR et celle d’autres organisations internationales. Mais jusqu’à présent, nous n’avons pas senti une quelconque volonté de changement par rapport à cette question là, alors que la possibilité de la solder peut être trouvée. Parce que les réfugiés sont connus et les listes établies. Il n’y a, à mon avis, qu’à créer des commissions.

Propos recueillis par Wane Abdoulaye


  • (L’Authentique n° 211 du 27 septembre 2005)

 

Sarr Mamadou Moctar … est président de l'Association des Réfugiés Mauritaniens du Sénégal (ARMS), celle-là qui, contrairement à son adversaire, l'AMRS, a décidé depuis la fin des années 90, de revenir en Mauritanie. Secrétaire exécutif du Fonadh, M. Sarr qui n'en continue pas de lutter pour la reconnaissance des droits de ces réfugiés remarque que la situation des réfugiés n'a pas évolué.

 

«Même si on ne peut pas, dans l’immédiat, régler le problème des réfugiés, il faut au moins que les gens sentent une volonté politique de sortie de crise»

 

L'Authentique : avez-vous déchanté après votre retour en Mauritanie ?

Sarr Mamadou Amadou : certainement... Il n'y a aucune volonté politique qui a été manifestée tendant à résoudre notre problème. La situation reste en l'état aussi bien pour ceux qui sont rentrés que pour ceux qui sont restés dans les camps des réfugiés.

 

L'Authentique : par la voix de son PM, le gouvernement du Conseil militaire n'a-t-il pas rappelé que les frontières sont ouvertes... que tous les Mauritaniens sont libres de rentrer chez eux ?

Sarr Mamadou Amadou : c'est presque un mépris. Ce discours qu'on entend depuis toujours, ne tient pas en compte du calvaire de ces dizaines de milliers de Mauritaniens. On oublie qu'il s'agit de populations qui ont été déplacées malgré elles et dont les papiers d'état civil ont été déchirés. Il faut qu'en même être logique avec soi-même. Il est vrai que les frontières sont ouvertes, que n'importe qui peut rentrer en Mauritanie. Ceci est valable pour quelqu'un qui s'est exilé volontairement. On ne doit pas demander à ceux qui ont été déportés, dépossédés de tous leurs biens, de revenir... D'ailleurs, certains sont revenus... Qu'est-ce qu'ils ont trouvé devant eux, sinon l'indifférence ?

 

L'Authentique : comment vous est venue l'idée de revenir en Mauritanie ?

Sarr Mamadou Amadou : à partir du 31 décembre 1995, le HCR a décidé de mettre fin à son assistance (alimentaire, médicale, scolaire) destinée aux camps des réfugiés. Les déportés avaient compris que la mesure du HCR résultait d'un complot entre les autorités mauritaniennes, le HCR et le gouvernement sénégalais. Le gouvernement mauritanien refusait toujours de reconnaître qu'il avait déporté ses propres citoyens alors que tout le monde sait ce qui s'est passé. Compte tenu de la situation nouvelle et des difficultés que rencontraient les citoyens et après une profonde analyse de la situation, notre association a décidé de revenir en Mauritanie. Nous avons arrêté une date, nous en avons informé les autorités et le HCR. Malheureusement, notre appel n'a pas été entendu. Malgré tout, nous avons maintenu notre calendrier. Nous avons visité tous les camps et avons été davantage touchés par le calvaire que vivaient ces populations qui croupissaient dans la désuétude. Nous avons informé tous ceux que nous avons rencontrés de notre décision. Nous avons décidé de n'arrêter la lutte qu'à la satisfaction de nos revendications. Celle-ci devait donc continuer de l'intérieur du pays. De nombreux compatriote nous ont suivis, convaincus qu'ils étaient de notre démarche. Malheureusement, les autorités mauritaniennes n'ont pas montré trop d'enthousiasme. Lorsque nous avons entrepris les opérations de retour, il y a même eu des blocages aux frontières, la Mauritanie avait pratiquement fermé ses portes.

 

L'Authentique : à combien estimez-vous le nombre des réfugiés mauritaniens ?

Sarr Mamadou Amadou : au moment où nous entamions le retour au pays, les réfugiés résidents au Sénégal étaient environ au nombre de 60.000. Lors de ces opérations, nous avions procédé par vagues. Très tôt, près de 10.000 personnes furent rapatriées. Ensuite, nous nous sommes réorganisés en regroupant les gens par villages. Des délégations furent dépêchées en Mauritanie à l'effet d'informer les autorités pour qu'une fois les gens en place, ils puissent rencontrer des interlocuteurs. Au 31 octobre 1998, à peu près 32.000 personnes appartenant presqu'exclusivement au monde rural, ont été reconduites en Mauritanie. Tous ont bénéficié d'un programme du HCR; même si celui-ci laissait à désirer. Nous avons continué à faire des pressions sur le gouvernement mauritanien pour qu'il prenne en compte non seulement ceux qui sont rentrés mais aussi ceux qui n'ont pas voulu revenir pour le moment.

En plus des villageois, de nombreux fonctionnaires sont rentrés de leur propre chef. A chaque fois que nous avons pris langue avec les autorités, nous leur avons demandé de trouver une solution de réinsertion rapide à ces fonctionnaires. Jusqu'au moment où je vous parle, c'est l'impasse. Il y a certes eu quelques cas qui ont trouvé des solutions, mais cela a souvent résulté de la volonté d'un individu. Des opportunités de régler ce problème d'embauché se sont maintes fois présentées : pendant les deux dernières années, les autorités n'ont cessé de recruter des enseignants alors que parmi les déportés il y a de nombreux enseignants sortants d'écoles normales. Au lieu d'embaucher des gens qui n'ont parfois même pas le Brevet et qui n'ont jamais suivi de stages pratiques, n'était-il pas judicieux de s'intéresser au éducateurs déjà formés ?

Actuellement, au niveau du Sénégal, les Réfugiés sont estimés à près de 20.000 personnes. Des 60.000 recensés, 32.000 sont rentrés officiellement, par village. Près de 8.000, essentiellement des fonctionnaires, sont revenus sans passer par les mêmes canaux. Au Mali, les réfugiés étaient au nombre de 18.000 dont un très grand nombre, près de 10.000, est rentré.

 

L'Authentique : quelles solutions envisagez-vous pour la résolution du problème ?

Sarr Mamadou Moctar : le problème est facile à régler. Le Sénégal et le HCR avaient procédé à un recensement après les événements de 1989. Chaque déporté dispose d'un fichier. Il suffit simplement qu'il y ait une volonté politique des autorités mauritaniennes qui l'amène à prendre contact avec le HCR. Il faudra alors mettre en place des commissions mauritaniennes qui vont se déplacer au Sénégal, pour joindre les autorités locales et le HCR, mener des enquêtes pour recueillir les véritables chiffres des réfugiés.

Avec la volonté politique et l'appui certain de pays amis, le processus aboutira.

Quand on parle de réconciliation nationale, il faut nécessairement tenir compte de l'ensemble des composantes du peuple. On ne peut pas s'intéresser à la question d'unité nationale sans avoir une pensée, et un geste, à l'endroit des déportés. Il faut que les autorités prennent leur courage à deux mains et abordent ce problème de face.

 

L'Authentique : avez-vous remarqué une amélioration dans vos relations avec les nouvelles autorités ?

Sarr Mamadou Moctar : je n'en ai malheureusement pas senti. Nous avons pourtant pensé qu'après le 3 août, il y aura des évolutions par rapport même à l'approche de ce problème... Nous continuons de croire qu'il faut des actes forts pour qu’on sente une volonté par rapport à cette question, mais on semble vouloir occulter ce problème et le remettre aux calendes grecques.

 

L'Authentique : quelles sont vos revendications aujourd'hui ?

Sarr Mamadou Moctar : nous voulons recouvrer tous nos droits, en tant que Mauritaniens déportés arbitrairement. Nous voulons que les réfugiés qui sont restés rentrent de façon organisée sous la direction des institutions internationales et des États concernés. Ceux qui sont rentrés, aussi bien les villageois que les fonctionnaires doivent eux aussi être remis dans leurs droits. On a F impression qu'on veut occulter ceux qui sont rentrés alors que ces personnes sont revenues, malgré toutes les difficultés et les contraintes, suite à des engagements.

 

L'Authentique : ne regrettez-vous pas d'être revenu en Mauritanie?

Sarr Mamadou Moctar : oui et non. De toutes façons, ceux qui sont restés n'ont pas eu gain de cause, ils continuent même d'être ignorés par les autorités. Quand nous sommes rentrés, nous avons tapé à toutes les portes pour rencontrer les autorités et poser les problèmes des réfugiés mauritaniens en général. Des promesses nous ont été formulées qui n'ont pas été tenues.

En tout état de cause, même si on ne peut pas dans l'immédiat trouver une solution à ce problème, il faut au moins que les gens sentent qu'il y a une volonté de le régler. Il n'est pas normal de réserver ce problème au gouvernement de l'après alternance. Celui-ci pourrait bien dire que ce problème ne s'inscrivant pas dans son programme ne le concerne pas !

Le CMJD dispose d'une légitimité et d'une importante latitude qui lui permettent de trouver une issue à la crise. Pourquoi ne franchit-il pas le pas?

 

L'Authentique : comment est née votre association ?

Sarr Mamadou Moctar : la situation était invivable dans les camps de réfugiés mauritaniens au Sénégal : promiscuité de lieux, absence de cadres de soins, de structures d'encadrement, de travail... Il fallait s'organiser pour préserver la vie des dizaines de milliers de citoyens qui se retrouvaient du jour au lendemain, sans avenir, et sans présent. Nous avons décidé de nous organiser pour vivre, défendre nos intérêts, faire connaître nos problèmes et dénoncer ce qui est arrivé. L'ARMS fut créé. Par la suite, des divergences sont apparues au sein de notre structure, surtout par rapport au mode de retour en Mauritanie. L'AMRS fut créée. De toutes façons, toutes les deux associations visaient le même objectif : le retour des déportés mauritaniens chez eux.

 

Propos recueillis par Amar Ould Béjà


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